Le cheval d'orgueil

Le cheval d'orgueil

4ème de couverture

Mémoires d'un Breton du pays bigouden

Quand Pierre-Alain, mon père, épousa MArie-Jeanne LE Goff, il n'avait qu'une lieue à parcourir pour passer de la ferme de Kerveillant, en Plozévet, au bourg de Pouldreuzic où il allait vivre désormais avec sa femme. Il vint à pied, le torse bien droit, parce qu'il portait, sur la tête, une pile de vingt-quatre chemises de chanvre qui constituaient le plus clair de son avoir. En effet, ces chemises étaient à peu près tout ce que sa mère, Catherine Gouret, avait pu lui préparer pour son mariage. Le chanvre en avait été récolté, roui, broyé à Kerveillant et filé au rouet par Catherine elle-même. Comme d'habitude, ni plus ni moins. Avec le fil obtenu, on avait fait deux écheveaux qu'on avait portés au tisserand. Le premier, de chanvre pur, devait servir à faire des sacs de pommes de terre. Au second étaient mêlés des fils de laine pour adoucir le tissu. Celui-là fournirait les chemises de la maisonnée. Ensuite, les chemises et les sacs devaient se rencontrer immanquablement sur le dos des gens, les unes supportant les autres et généreusement rapiécées comme eux lorque l'usure montrerait la peau de l'homme ou celle de la pomme de terre. Et les sacs vides, au surplus, repliés un coin dans l'autre, serviraient encore de capuchons et de dossards pour les temps de grosses pluies parce que les pauvres bougres de l'époque ne connaissaient pas d'autres survêtements. Quand mon père eut fait la guerre de Quatorze d'un bout à l'autre, l'armée lui laissa son dernier manteau d'artilleur dans lequel il se fit tailler son remier pardessus pour dix ans.

Pierre-Jakez Hélias

Plon