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Le Trésor du Breton parlé

Le Trésor du Breton parlé

Le langage figuré

Éléments de Stylistique Trégorroise

Kinniget gand karantez hag anaoudegez vad

--D'am Mamm ha d'am Mamm-goz a zeskas din war o barlenn Yez santel ma bro;

--D'am Gwreg am skoazellas deiz-ha-deiz a-hed ar bloaveziou da zastum ha da ziskleria danvez al levr-mañ.

Le véritable auteur de cet ouvrage, c'est le Peuple breton, c'est le vaillant peuple de marins et de paysans qui a réussi ce miracle de conserver sa vieille langue celtique, vingt siècles durant, face aux puissantes civilisations de Rome et de la France.

Dans cet affrontement, le brittonique de nos ancêtres a, certes, laissé des plumes ; mais l'essentiel a été préservé. Si le vocabulaire a subi les atteintes du latin et du français, en revanche les formes grammaticales, la syntaxe et les tournures particulières au celtique sont encore bien vivantes et très proches du système ancien, comme le prouve la comparaison du breton avec ses frères, le gallois et le cornique, dont il s'est séparé aux Ve et VIe siècles et même avec ses cousins gaéliques d'Irlande et d'Écosse.

On sait que les épositaires de la tradition, les détenteurs du génie de la langue, sont les paysans et les marins qui en font un usage quotidien. C'est leur leçon que j'ai enregistrée ici à l'intention des étudiants de la langue bretonne et avec le souci d'intéresser les Bretons aux richesses et aux beautés de leur idiome national.

Mon premier but a été de sauver de l'oubli, en les fixant par écrit, les expressions populaires imagées si jolies, si amusantes, si évocatrives, qui ont tendance à se perdre avec la disparition des personnes âgées qui les avaient apprises au siècle dernier et que les jeunes oublient, car leur pensée, façonnée par un enseignement exclusivement français, leur suggère naturellement une forme d'expression calquée sur le français.

J'ai taché de montrer dans cet ouvrage, par de nombreux exemples pris sur le vif, comment le peuple breton sait exprimer les diverses nuances de sa pensée, ses sentiments et ses volontés, comment il donne de la vie et de la saveur à son langage par l'emploi des figures et des tournures affectives.

Ceci est donc une introduction à la stylistique bretonne qui jusqu'ici n'avait guère été étudiée.

J'insiste sur le fait que le texte breton ne doit rien à la littérature écrite. Il ne contient pas une seule phrase, un seul mot, qui n'aient été prononcés devant moi par des bretonnants de naissance dans leurs conversations quotidiennes. Mes informateurs sont, ou ont été, les habitants de la commune de Trédrez, dans le canton de Plestin-les-Grèves du pays de Tréguier, au bord de la route de Lannion à Morlaix. Comme on le sait, saint Yves, notre grand saint national, le patron des avocats, y fut recteur de 1284 à 1292.

Cette commune, qui comptait 1376 habitants avant 1914 et 881 au recensement de 1962, comprend une partie terrienne, Trédrez même, peuplée de cultivateurs, et une partie maritime, Locquémeau, agglomération de pêcheurs dotée d'un petit port sur la Manche, naguère très actif, mais actuellement en pleine décadence depuis la disparition de la sardine. Cette dualité a engendré dans le langage une grande richesse de tournures expressives.

Le sous-dialecte de Trédrez est un fort bon représentant du trégorrois ; mais, désirant donner de ce dialecte l'image la plus complète possible, j'ai également consigné ici un certain nombre d'expressions recueillies dans d'autres communes, telles que Saint-Michel-en-Grève, Ploumilliau et Ploulec'h (contigües à Trédrez et ayant le même parler), Servel, Langoat et Ploumagoar. Dans ces derniers cas j'indique l'origine des exemples donnés.

Ma prospection a duré 56 ans, de 1912 à 1968.

Toutes les phrases recueillies sont reproduites textuellement. Je n'y ai pas changé un seul mot, même lorsque la phrase bretonne contenait des termes français et cela, par respect pour la vérité. Je laisse à l'écrivain le soin de rétablir, dans la langue écrite, le vocable celtique qui s'est trouvé supplanté.

Toutefois, comme mon but était de fournir aux étudiants et aux écrivains des matériaux directement utilisables dans leurs études ou leurs travaux, je ne pouvais écrire les mots bretons tels qu'on les prononce à Trédrez d'une façon quelquefois trop dialectale et même en les estropiant sans vergogne (par exemple : meump pour on-eus, non pour en em, mum pour ni, dibut pour e-biou da, ïe pour ive, *heye pour hizio, raou pour roeñv, hiwidenn pour houadez, pedebenn pour penn-da-benn, etc…).

J'ai donc adopté la forme la plus répandue ou la plus rationnelle chaque fois que le mot est commun au K.L.T. (Kerne, Leon, Treger).

Les mots trégorrois que j'ai écrits tels qules sont ceux qui n'existent que dans le Trégor ou qui s'emploient dans la majeure partie de la Bretagne comme, par exemple, evid (au lieu de eged, limité au Léon) et ma au lieu de va).

Dans la traduction française j'ai surtout cherché à rendre le contenu affectif de la phrase bretonne en me servant, lorsqu'il le fallait, de termes familiers ou populaires. D'autre part, pour permettre à l'étudiant de suivre la marche de la pensée bretonne, je donne le mot à mot lorsqu'il diffère notablement du français puis, entre parenthèses, l'équivalent en français correct.

De toute façon le sens donné aux locutions est celui que le peuple leur donne actuellement dans le pays de Tréguier.

Si l'on constate parfois une différence avec les significations données par certains dictionnaires, cela tient soit à un usage divergent dans un autre dialecte, soit à un archaïsme perpétué par des compilateurs qui l'ont reproduit sans le vérifier dans la langue parlée d'aujourd'hui.

Enfin j'ai simplifié la théorie le plus possible, jugeant qu'une grande abondance d'exemples est plus instructive que de longues dissertations.

Il me reste à remercier tous ceux de mes compatriotes qui m'ont fourni -- souvent sans le savoir -- les matérieuax de cet ouvrage. Je ne puis les nommer tous car ils sont plus de cent ; mais je dois une mention toute spéciale à M. Yves Levier, de Ker-an-Ot, en Locquémeau, qui m'a donné les renseignements les plus compétents sur le vocabulaire marin ; à M. François Thos, de Kersalic, en Trédrez, pour ses explications autorisées sur les termes d'agriculture ; ainsi qu'à Mlle Joséphine Le Gallou, de Langoat, qui m'a abondamment documenté sur le parler de sa commune, voisine de Tréguier.

J. Gros

Jules Gros

Les Presses bretonnes (1970)

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